La règle du 4 % au Canada : combien il te faut pour la retraite
1. D’où vient la règle du 4 % ? Bengen et l’étude Trinity
En 1994, le planificateur financier américain William Bengen pose une question nouvelle : non pas « quel rendement moyen espérer ? », mais « quel pourcentage un retraité aurait-il pu retirer chaque année sans jamais épuiser son capital, même dans les pires scénarios de l’histoire ? ». Il teste tous les départs à la retraite possibles depuis 1926 — y compris ceux de 1929, 1937 et 1966 — avec un portefeuille de 50 à 75 % d’actions américaines.
Sa conclusion : un retrait initial de 4 % du portefeuille, indexé ensuite à l’inflation chaque année, aurait survécu au moins 30 ans dans tous les cas. En 1998, trois professeurs de Trinity University (l’étude Trinity) confirment : sur toutes les périodes de 30 ans entre 1926 et 1995, un portefeuille 50 % actions / 50 % obligations avec retraits de 4 % indexés affiche un taux de succès d’environ 95 % — et autour de 98 % avec 75 % d’actions.
La logique fondamentale : on ne planifie pas sur la moyenne, on planifie sur les pires séquences historiques. Le 4 % est un taux de retrait sécuritaire (« safe withdrawal rate »), pas un rendement espéré.
2. La règle du 25× : multiplie tes dépenses par 25
Mathématiquement, 4 % = 1/25. Donc :
Capital cible = dépenses annuelles × 25
- Dépenses de 30 000 $/an → 750 000 $
- Dépenses de 40 000 $/an → 1 000 000 $
- Dépenses de 60 000 $/an → 1 500 000 $
Deux précisions cruciales. D’abord, on parle de tes dépenses, pas de ton revenu : à la retraite, plus de cotisations REER, souvent plus d’hypothèque, plus de frais liés à l’emploi. Ensuite, le mécanisme exact : tu retires 4 % du portefeuille initial la première année seulement, puis tu indexes ce montant en dollars à l’inflation — tu ne recalcules pas 4 % du solde chaque année. C’est la mécanique au cœur du mouvement FIRE au Canada, dont la règle du 4 % est la pierre angulaire.
3. Tableau : de tes dépenses annuelles à ton capital cible
Trois scénarios selon le taux de retrait choisi (retraits indexés à l’inflation, avant impôt, sans prestations publiques) :
| Dépenses annuelles | Cible à 4 % (×25) | Cible à 3,5 % (×28,6) | Cible à 4,5 % (×22,2) |
|---|---|---|---|
| 30 000 $ | 750 000 $ | 857 000 $ | 667 000 $ |
| 40 000 $ | 1 000 000 $ | 1 143 000 $ | 889 000 $ |
| 50 000 $ | 1 250 000 $ | 1 429 000 $ | 1 111 000 $ |
| 60 000 $ | 1 500 000 $ | 1 714 000 $ | 1 333 000 $ |
| 80 000 $ | 2 000 000 $ | 2 286 000 $ | 1 778 000 $ |
| 100 000 $ | 2 500 000 $ | 2 857 000 $ | 2 222 000 $ |
4. L’adaptation canadienne : RRQ et SV réduisent la facture
L’étude Trinity suppose que le portefeuille finance 100 % des dépenses. Au Canada, c’est rarement le cas : à partir de 65 ans, la Sécurité de la vieillesse (SV) verse environ 8 900 $/an (65-74 ans, montant indexé trimestriellement, récupéré au-delà d’environ 95 000 $ de revenu net), et la RRQ (ou le RPC hors Québec) peut atteindre environ 17 500 $/an à 65 ans pour qui a cotisé au maximum toute sa carrière — la rente moyenne réellement versée tourne plutôt autour de 9 000 à 10 000 $/an. La RRQ peut être demandée dès 60 ans (réduite) ou reportée (bonifiée).
La bonne méthode canadienne :
- Soustrais tes prestations attendues de tes dépenses annuelles ;
- Multiplie le résidu par 25 — c’est ce que ton portefeuille doit couvrir à partir de 65 ans ;
- Si tu pars avant 65 ans, ajoute un « pont » : le portefeuille couvre 100 % des dépenses entre ton départ et le début des prestations.
Ce calcul en deux phases est exactement ce que fait notre calculatrice FIRE détaillée, qui simule le pont avant 65 ans et la phase avec prestations ensuite.
5. Fiscalité du décaissement : REER imposable, CELI libre
Deuxième angle mort de la règle : elle ignore l’impôt. Or au Canada, le traitement fiscal au retrait varie énormément selon le compte :
- REER / FERR : chaque retrait s’ajoute à ton revenu imposable (et le REER doit être converti en FERR au plus tard à 71 ans, avec retraits minimums obligatoires). Tes dépenses sont nettes, tes retraits sont bruts.
- CELI : retraits 100 % libres d’impôt, sans effet sur la SV ni le SRG. Avec un plafond cumulatif d’environ 109 000 $ en 2026 (estimation basée sur l’indexation de l’ARC) par personne, c’est un levier de décaissement majeur.
- Compte non enregistré : gains en capital imposés à 50 % d’inclusion, dividendes canadiens admissibles au crédit d’impôt.
Conséquence concrète : si ton million est entièrement en REER, ta cible doit absorber l’impôt. À titre d’illustration, pour dégager 40 000 $ nets au Québec, il faut retirer environ 46 000 à 48 000 $ bruts du REER (taux effectif d’environ 14 à 16 %, avant crédits d’âge et de revenu de retraite). Un mix REER-CELI bien dosé change donc ta vraie cible — parfois de plus de 100 000 $.
| Étape | Ce qu'elle change | Cible cumulative |
|---|---|---|
| Règle brute | 40 000 $ de dépenses × 25 | 1 000 000 $ |
| Raffinement 1 — prestations | RRQ + SV ≈ 18 000 $/an couvre une partie; seul le résidu de 22 000 $ × 25 est requis après 65 ans | 550 000 $ (phase post-65 seulement) |
| Raffinement 2 — le pont 60-65 | 5 années à 40 000 $ avant le début des prestations, ≈ 200 000 $ de plus | ≈ 750 000 $ au total |
| Raffinement 3 — fiscalité | Si tout vient du REER, gonfle les retraits d'environ 10 à 15 % pour l'impôt | 820 000 à 850 000 $ (ou ≈ 750 000 $ avec une bonne part en CELI) |
6. Exemple québécois : 40 000 $ de dépenses → 1 M$… vraiment ?
Profil : personne seule au Québec, dépenses de 40 000 $/an (nettes), départ visé à 60 ans.
- Règle brute : 40 000 × 25 = 1 000 000 $.
- Raffinement 1 — prestations : à 65 ans, RRQ + SV ≈ 18 000 $/an (montants moyens, à titre indicatif). Dépenses résiduelles : 22 000 $ → 22 000 × 25 = 550 000 $ suffisent pour la phase après 65 ans.
- Raffinement 2 — le pont 60-65 : cinq années à 40 000 $ ≈ 200 000 $ de plus (calcul simplifié, sans rendement sur le pont). Cible totale ≈ 750 000 $ plutôt que 1 M$.
- Raffinement 3 — fiscalité : si tout sort du REER, gonfle les retraits d’environ 10 à 15 % pour couvrir l’impôt → la cible remonte vers 820 000 à 850 000 $. Avec une bonne part en CELI, elle reste près de 750 000 $.
Moralité : la vraie réponse se situe entre 550 000 $ et 1 M$ selon ton âge de départ, ton historique de cotisation RRQ et la composition REER/CELI de ton épargne. Le « multiplie par 25 » est le point de départ, pas la réponse finale.
7. Les limites de la règle du 4 %
- La séquence des rendements : deux retraités avec le même rendement moyen mais des ordres inversés obtiennent des résultats opposés. Un marché baissier dans les 5 à 10 premières années peut faire dérailler le plan — on détaille les parades dans notre guide sur le risque de séquence des rendements.
- L’inflation : la règle indexe les retraits, mais une inflation élevée prolongée combinée à un marché baissier (le scénario des années 1970, frôlé en 2022 avec un IPC canadien autour de 6,8 %) est le pire des cas.
- L’horizon de 30 ans : Trinity s’arrête à 30 ans. Une retraite à 45 ans, c’est 45 à 50 ans de décaissement — le 4 % devient optimiste.
- Les frais : l’étude suppose des frais quasi nuls. Chaque 1 % de frais de gestion annuel ampute d’autant ton taux de retrait réellement soutenable — d’où l’intérêt des FNB indiciels à faible coût.
- Des données américaines : les marchés américains du 20e siècle comptent parmi les plus performants au monde. Prudence avant d’extrapoler aveuglément.
Penche vers 3,5 % (×28,6) si…
- Tu pars à la retraite avant 50 ans
- Tu veux un capital quasi perpétuel
- Pour 40 000 $ de dépenses, cela représente environ 1 143 000 $
Penche vers 4,5 % (×22,2) si…
- Tu pars à la retraite à 65 ans ou plus tard
- La RRQ/SV agit comme filet de sécurité
- Tu es prêt à réduire les retraits dans les mauvaises années (méthode des garde-fous)
- Correspond à l'estimation révisée de Bengen lui-même, 4,5 à 4,7 %, avec un portefeuille plus diversifié (ajout de petites capitalisations)
8. Les variantes : 3,5 % prudent, 4,5 % flexible
3,5 % (×28,6) : le choix des retraites longues. Si tu pars avant 50 ans ou que tu veux un capital quasi perpétuel, vise 3,25 à 3,5 % : pour 40 000 $ de dépenses, environ 1 143 000 $.
4,5 % (×22,2) : Bengen lui-même a relevé son estimation vers 4,5 à 4,7 % avec un portefeuille plus diversifié (ajout de petites capitalisations). Réaliste pour un départ à 65 ans et plus, surtout avec RRQ/SV en filet et de la flexibilité : réduire les retraits dans les mauvaises années (méthode des garde-fous) améliore nettement les taux de succès.
Ces taux s’appliquent aussi aux déclinaisons du mouvement FIRE — mêmes mathématiques, niveaux de dépenses différents : voir notre comparatif Coast FIRE, Lean FIRE et Fat FIRE au Canada.
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Repère théorique (règle des 4 %) à titre indicatif — pas un plan de retraite ni un conseil.
Questions fréquentes
La règle du 4 % tient-elle compte du RRQ et de la SV ?
Non. L’étude Trinity suppose que le portefeuille finance 100 % des dépenses. Au Canada, soustrais d’abord les prestations attendues (RRQ, SV) de tes dépenses annuelles, puis multiplie seulement le montant résiduel par 25. Avant 65 ans, le portefeuille doit toutefois couvrir la totalité — c’est le « pont ».
Le 4 %, c’est avant ou après impôt ?
Avant impôt. Les retraits d’un REER ou d’un FERR s’ajoutent à ton revenu imposable : pour dégager 40 000 $ nets au Québec, prévois environ 46 000 à 48 000 $ de retraits bruts si tout vient du REER. Les retraits du CELI, eux, sont entièrement libres d’impôt.
Est-ce que je retire 4 % de mon solde chaque année ?
Non. Tu retires 4 % du portefeuille initial la première année, puis tu indexes ce montant en dollars à l’inflation chaque année, peu importe le solde. Retirer 4 % du solde courant est une variante différente : le revenu fluctue, mais le capital ne s’épuise jamais complètement.
La règle fonctionne-t-elle pour une retraite à 40 ou 45 ans ?
Avec prudence. Les études Bengen et Trinity portent sur des horizons de 30 ans. Pour 45 ou 50 ans de décaissement, la plupart des analyses suggèrent un taux plus conservateur de 3,25 à 3,5 %, soit environ 28 à 31 fois tes dépenses annuelles.
Que faire si la bourse chute juste après mon départ à la retraite ?
C’est le risque de séquence des rendements, le talon d’Achille de la règle. Les parades classiques : garder un coussin de 1 à 2 ans de dépenses en liquidités, réduire temporairement les retraits dans les mauvaises années (méthode des garde-fous) ou retourner travailler à temps partiel quelques heures.
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Sources et références
Contenu à titre éducatif. Chiffres et règles vérifiés auprès des sources officielles ci-dessus; les montants fiscaux changent chaque année.